Histoires à partager

Mardi 23 septembre 2008

Un jour, j'ai décidé de vivre sans sentiment.

Je me suis retirée le coeur. Lourde opération. Privée de pulsations et la poitrine rouge, il me fallut vivre et faire autrement qu'avant. Goûter, toucher, regarder. Ma langue me démangeait, mes mains me brûlaient et mes yeux s'écarquillaient. Quant à mon ouïe elle ne fut jamais autant développée et il m'arrivait d'écouter en boucle cette même chanson de Fleetwood Mac jusqu'à ce que j'en pleure d'émotion. Mon coeur était donc déchiré, mes yeux en larme, mes oreilles en émerveille, mes doigts en feu et mes papilles en demande. J'ai essayé de vivre quelques temps comme ça, sans coeur et sans sentiment. Seuls mes sens travaillaient. Mon visage me semblait immense, ma poitrine gonflait, ma bouche mouillait. Alors j'ai goûté à toutes ces choses a-sentimentales. J'ai joué tous les jours. Tester, goûter, expérimenter. Pour voir comment j'étais sans coeur. J'étais autre. Plus froide mais plus directe. Sans état d'âme. Je fonçais, guidée par l'unique plaisir.

Et puis un jour mon coeur ne saignait plus.

J'ai décidé de le ré-implanter sans oublier les raccordements, les rabibochages, les rebranchements. Au début j'ai eu mal, mal mal. Mais aujourd'hui j'ai bien mieux compris pourquoi mon coeur m'avait fait mal, pourquoi on l'avait quitté, pourquoi on n'en voulait plus, et surtout, je sais à quoi il me sert et pourquoi il peut plaire.

Il adoucit, moi et les autres. Il fait vibrer les vivants et crever les lâches. Il bat. Il t'enflamme. Il exagère. Il apaise. Il fait rêver. Il donne les couleurs à tous nos sens. Il sublime les hommes et sentimentalise les femmes. Il s'emballe. Il a mal. Il se brise aussi parfois. Il a très mal. Mais il bat toujours. Il bat pour rien, pour vivre, pour tout. Il bat pour ce qu'on voit, pour ce qu'on goûte, pour ce qu'on entend, pour ce qu'on vit tous les jours. Il bat. Et ce que je préfère c'est lorsqu'il s'envole pour toi.

Je ne vivrais plus jamais sans lui.

Par Ana-Joe
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Samedi 26 juillet 2008

Elle courait Manaï. Vite, très vite. Du plus vite qu'elle puisse. Elle entendait son coeur battre. Ses pieds nus contre le sable rouge laissaient une trace à peine visible. Elle courait Manaï. Les perles rouges et jaunes de ses petites tresses s'entrechoquaient dans sa course. Pling-pling pling-pling. Mais elle continuait Manaï, elle courait. Le soleil se couchait et cette grosse boule de feu rouge lui rendait la peau caramélisée. Ses yeux s'embuaient plus elle courait. Mais il fallait à tout prix qu'elle y arrive la petite Manaï. Au loin, la voix de sa mère résonnait encore un peu. Son coeur battait de plus en plus fort plus elle se rapprochait. Plus que quelques mètres encore.

Ca y est, Manaï était arrivée. Elle cherchait un peu d'air dans cette chaude soirée. La grille devant elle la séparait de ce qu'elle était venue chercher. Elle avait échappé à sa mère, à son père, à sa grande soeur. Parce qu'il fallait qu'elle revienne à l'école. Oui à l'école. La petite Manaï avait ses pieds tout rouges par le sable. Elle poussa la grille. Elle regarda tout autour d'elle. La cour, vide, lui semblait si grande. Quelques heures plutôt elle était pleine d'enfants, pleine de cris, de jeux, de bagarres et de secrets. C'était si calme maintenant. Avec Lila, une amie de sa rue, elle aimait s'inventer des rôles et jouer, jouer, rejouer pour que les rôles soient plus vrais de jour en jour. Lila et Manaï s'étaient inventées leur monde de Princesses Caramel !
Là, le sable était tout calme, il avait résisté à toutes les courses poursuites de la récréation. Il semblait abimé mais si tamisé qu'il était si doux aux pieds de Manaï.

Enfin, elle le vit. Manaï se dirigea vers lui. Elle fit un dernier effort jusqu'à lui. Elle se baissa. Le prit de ces petites mains toutes mouates. Elle le secoua un peu car il s'était laisser ensabler. Ilou. Ilou c'est sa peluche-lapin. Et quand on a 6 ans et que l'on vit sur ce morceau de terre rouge, cette peluche venue de l'autre bout du monde a beaucoup d'importance. Ilou venait de très loin lui a-t-on dit.Très loin ? C'est quoi "très loin" ? avait-elle demandé à l'école quand on lui avait donné. "Très loin c'est encore plus loin que de l'école à ta maison." Manaï n'en revenait toujours pas : entre chez elle et son école il y avait une allée de sable et rien d'autre, comment pouvait-il y avoir encore autre chose plus loin que l'école ?

Elle prit Ilou contre elle et repartit le coeur joyeux de l'avoir retrouvé. Sa respiration s'était calmée et ses perles ne bougeaient plus. Elle reprit le chemin vers chez elle. Une larme perla sur sa petite peau brune. Petite larme pleine de sable rouge. Elle souriat Manaï : elle avait retrouvé le roi des Princesses Caramel.

Par Ana-Joe
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Samedi 12 juillet 2008

Ce matin là, Alban est tombé nez à nez avec Anaïs.

Il n’en crut pas ses yeux : Anaïs était là, dans le café d’en face. Elle semblait être avec quelqu’un, elle parlait, mais le reflet de la vitre ne lui permettait pas de voir. Et puis, il s’en fichait : elle était là et c’est ce qui comptait le plus. Son visage de porcelaine, ses boucles blondes, ses yeux bleus et son sourire.

Il n’arrivait pas à traverser la rue. Il avala sa salive. Son cœur battait si fort. Que faire ? Que lui dire ? Et s’il ne disait pas les mots qu’il faut ? Et s’il la décevait de nouveau ?


Il traversa cette rue, comme si les quelques mètres étaient les pires qui soient, ceux qui font durer les secondes des minutes et les minutes des heures. Il hésita. Il regarda sa montre. Sûr il sera en retard à son rendez-vous professionnel mais celui qui était devant lui ne pouvait plus attendre plus...

Il poussa la porte du café et se dirigea vers elle, sans entendre les bonjours des serveurs. Il alla jusqu’à elle.

« Bonjour Anaïs... »

Elle leva sa tête, et surprise, elle en garda la bouche ouverte :

« Bonjour Alban...mais qu’est-ce que tu fais là ?

- Je t’ai vu à travers la vitre et je passais devant... Tu vas bien ?

- Euh oui ça va... »

Un silence les envahit. Une gène, un trouble. Leurs regards se retrouvaient en quelque sorte.

Alban détourna son regard vers la personne qui accompagnait Anaïs. Son cœur fit un tour sur lui-même encore une nouvelle fois. Là encore un échange de regard fut nécessaire, tant la gène était plus forte que tout. Tous les trois se regardèrent, sans trop savoir quoi dire, en attendant que l’un ou l’autre dise autre chose. Alban ne comprenait pas. Il fut décontenancé par ce troisième regard, interrogateur. Il aurait voulu faire demi-tour. Mais Anaïs prit la parole : « Alban je te présente Zoé, ma fille ».

 

Sa fille. Une si jolie fille. Rousse avec les mêmes yeux bleus que sa mère. Ses mains blanches tenaient fièrement cette peluche de tortue qu’il avait une fois aperçue chez Anaïs, du temps où ils se fréquentaient ; et d'ailleurs il avait trouvé ça ridicule pour une fille de l'âge d'Anaïs d’avoir encore des peluches. Il n’en revenait pas. Sa fille...

 

 

Et si c’était cela une famille ? Des rires, des regards si forts et tout cet amour qui transpire ! Et si c’était cela ? Ce cocon merveilleux qui protège tant ? Et si c’était cela qu’il recherchait ? Cette protection si pure avec elle, avec elles. Pouvoir enfin se sentir aimer de toute part, par les deux plus belles filles de la terre. Ressentir enfin cette union qui jusqu'alors été totalement absente de son quotidien. Et si c’était ça ?

Alban pleurait pour la première fois depuis trop longtemps. Il ne savait même plus à quand remontait ses dernières larmes, mais il savait une chose : ça lui faisait du bien, car pour la première fois, il comprenait que le bonheur lui était enfin à portée de mains. Tout près de lui, tout près de son cœur qui débordait de larmes. Pour la première fois Alban se sentait bien. Et plus rien ne lui importait à part ce bonheur d’être avec elles et de partager toute sa petite vie avec celles qui comptent le plus maintenant pour lui : Anaïs et Zoé.

Par Ana-Joe
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Vendredi 27 juin 2008

La porte claqua. Et le silence envahit tout l’appartement de Lulu.


Elle venait d'annoncer à Léo qu’elle était enceinte de lui. Enceinte de 3 mois, qu’elle ne lui en avait rien dit car ce secret elle voulait en être bien persuadée, pour lui dire, pour lui livrer et le partager ensemble. Elle avait tout prévu. Elle était passée à la papeterie pour prendre un joli papier sur lequel elle avait écrit de tout son amour pour lui et pour tout l’amour qui allait naître dans quelques mois, les mots qui lui venaient du cœur : « Je t’aime, nous allons être parents ».

Elle ne savait pas où mettre ses bras lorsqu’il lisait ce mot, elle ne savait pas si elle devait s’approcher, dire un mot. Elle le regardait. Elle imaginait comment la vie à trois allait être : douce, joyeuse, idéale, unie pour la vie. En le regardant, elle le voyait prendre leur enfant, le cajoler, et lui raconter des histoires ; elle le voyait rire et aimer sa famille. Elle sourit spontanément. Son cœur battait si fort !


Son rêve s’écroula net. Léo posa son joli papier sur la table du salon et prit ses affaires. Il la regarda : son rêve à lui n’était pas celui-là. Son regard noir en disait plus que n’importe quelle autre explication. Et il explosa mais Lulu ne l'écoutait plus. Il tournait autour d’elle, si vite qu’elle se laissait emporter par son tourbillon, son flot de mots, son regard noir et ses gestes.
C’est après ça que la porte se referma bruyamment, fracassant tout. Lulu n’avait pas bougé, les bras le long du corps, elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Elle sentit que ses joues étaient humides, elle ne voyait plus grand-chose et comprit que Lucas ne reviendrait plus jamais ; et qu’elle allait vivre neuf longs mois.


Quelques années plus tard...


Cela faisait six ans que Lulu vivait seule avec Matisse, six ans que Lulu s’était faite une raison, comme on dit, de sa situation de mère célibataire, six ans que Lulu remerciait le ciel de lui avoir donner un fils si beau. Pourtant, Lulu avait passé sa grossesse à se lamenter, à regarder le vide autour d’elle, à voir son ventre s’arrondir, à imaginer leur vie à tous les deux, tous seuls sans Léo. Neuf mois à passer à se reconstruire, pour lui, pour ce petit être qui grandissait en elle. Neuf mois pour se retrouver belle. Neuf mois pour faire de ce futur événement autre chose que la preuve de l’échec de son couple.

 

Aujourd’hui, Lulu se trouve belle, elle est si fière de son fils que ces neuf mois lui paraissent une histoire ancienne.

Ce matin-là, Matisse s'avança vers elle avec ses grands yeux noisettes et avec son petit sourire qu'elle aimait tant. Elle lui enfila son petit blouson et lui lassa ses chaussures. Elle prit son imperméable. Se recoiffa rapidement devant le miroir de l'entrée. Lulu et Matisse étaient fin prêts. Ils souriaient. Ce matin-là était vraiment important. Ce matin-là, Matisse rentrait au CP.

Par Ana-Joe
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Dimanche 8 juin 2008

Il arrive souvent que des personnes se croisent, s’aiment, se décroisent et puis se retrouvent. Souvent la passion est contradictoire, sommaire, éphémère mais purement essentielle, vivante et foncièrement bouleversante. Et c’est de là que partent les plus belles histoires des hommes.

 

C’est ce que Mateo et Alicia ont vécu pendant tous ces mois. Une passion douce et brulante, une passion physique et obsessionnelle, une passion partagée et positive.

 

Ils se sont rencontrés grâce à cette fenêtre. Celle de leur cuisine. Ils s’étaient aperçus un matin devant leurs micro-ondes. Ils s’étaient vus un autre matin encore. Et puis il y a eu ce jour où elle téléphonait et où lui cuisinait. L’odeur de légumes et de viande grillée avait traversé la cour intérieure pour se glisser jusque dans la cuisine d’Alicia. Cette odeur poivrée était venue narguée ce plat réchauffé sans odeur qu’elle était en train de sortir de son micro-ondes. Une fois raccrochée, elle avait ouvert en grand sa fenêtre, comme si elle cherchait à purifier cet air confiné. Et puis ils s’étaient adressés un bonjour gêné de leur fenêtre. 

Puis un jour passa, un autre... La fenêtre d’en face restée belle et bien fermée, inanimée, sans odeur, sans ombre. Ce dimanche matin là elle profitait des premiers rayons de soleil de la journée pour s’appuyer à son appui de fenêtre. Elle regardait fixement cette fenêtre d’en face. Et puis son regard se perdit dans les nuages.  Et soudain elle se rendit compte que la fenêtre s’était ouverte. Elle se releva et cessa de respirer un moment. Il était là, dans sa cuisine, avec à la main une casserole fumante, et un torchon jeté sur l’épaule. Elle le trouva magnifique. Son cou était doux, ses cheveux courts, sa peau blanche et ses mains semblaient tendres. En observant un peu plus il lui semblait qu’il parlait, ou peut-être même qu’il chantait. Elle n’arrivait à distinguer. Alors elle s’imagina ce qu'il pouvait bien dire : « alors Casserole, qu’est-ce que tu me mijotes là ? », « hum tu sais que tu sens bon ? »...
En reprenant ses esprits, elle réalisa qu’il était face à elle, il l’avait vu et il se tenait debout de l’autre côté. Il souriait. Ils s’adressèrent un bonjour amical. Elle lui sourit, et il lui fit un signe de la main. Sa main tendue, face à elle. Elle ne voyait plus qu'elle. Sa main. Quel bonheur !

 

Jamais Alicia n’aura passé autant de temps dans sa cuisine.

 

Par Ana-Joe
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