HC16 - Mon coeur est rouge (3/3)

Publié le par Ana-Joe

La première partie ici, et la seconde partie .

Mais aujourd’hui, j’ai mieux compris à quoi il me servait. 

[...] Avoir du cœur, c’est adoucir les choses. C’est faire vibrer les vivants et ne pas en avoir te fera crever. Il bat toujours pour parfois s'enflammer, exagérer. Il apaise aussi et il fait rêver. Il donne les couleurs à tous nos sens. Il sublime les hommes et sentimentalise les femmes. Il s'emballe. Il a mal. Il se brise aussi parfois. Il a très mal. Mais il bat toujours. Il bat pour rien, pour vivre, pour tout. Il bat pour ce qu'on voit, pour ce qu'on goûte, pour ce qu'on entend, pour ce qu'on vit tous les jours. Il bat. Et ce que je préfère c'est lorsqu'il s'envole pour les autres, pour Les Gouaches, pour ma famille. Parce que ce sont les autres qui m’ont le plus fait avancer. Je ne vivrais plus jamais sans mon cœur parce qu’il me fait partager le meilleur avec les autres, et il me fait supporter le pire aussi mais je sais qu’il me guidera toujours au mieux dans les pires des cas. Je veux rester rouge pour toujours, je suis prêt à vivre ce que la vie me réserve et je suis surtout debout, fier de moi, et fier de ma foutue peau que je vais avoir à traîner pendant encore quelques temps.

 

J’avais toujours refusé de grandir à cause de tout ça. J’ai repoussé le plus possible le moment où il fallait être un peu adulte et responsable. Et puis avec mon corps rouge, il me fallait être différent. Je ne pouvais pas être assis bien tranquillement derrière un bureau, à répondre au téléphone. Alors j’ai choisi de trouver un métier bien à moi. Un métier qui me corresponde. Parce que les gens me regardaient, et parce qu’ils se retournaient toujours sur mon passage. Dans une salle d’attente, dans la rue, sur les bancs d’école, dans les lieux publics. Alors ces autres là, ils me fascinaient et j’avais envie de leur parler, de les interpeler, de les faire rire aussi, de leur sourire, de les provoquer aussi parfois. Alors jusqu’à 30 ans je suis resté enfant, étudiant, en contrat d’apprentissage. Et une fois que j’ai estimé avoir appris ce qu’il me fallait pour à mon tour apprendre aux autres, je suis allé voir une agence d’intérim et j’ai cherché. J’ai cherché des jours entiers. Je trouvais beaucoup d’offres, à durée déterminée, à salaire très déterminé aussi. Mais rien ne me plaisait. Alors on m’a traité de fainéant, d’incapable, de différent. Encore une fois j’étais différent. Mais là ce n’était pas un compliment. Et le jour où l’on m’a parlé d’handicap j’ai ri aux larmes et je suis devenu rouge de couleur. Enfin ça ne s’est pas vu certes, mais mon sang lui je le sentais au bout de mes doigts, à cette époque encore blancs. Mais on ne m’avait pas appris à baisser les bras. Pas à cause de paroles.

 

Je suis retourné à l’agence d’intérim. Le lendemain encore aussi. Le surlendemain. Et encore et encore. Et après quelques jours de recherches approfondies, je découvris cette offre :

Recherche homme ou femme pour occuper le poste d’altruiste. Plusieurs années d’expériences joyeuses et malheureuses requises. Rémunération sentimentale à négocier.

A cet instant, mes doigts venaient d’être enveloppés de cette peau rouge qui me rendait bel et bien différent, mais surtout définitivement vivant. Je pris l’offre, et fit signe à la conseillère. Elle n’a pas tout de suite compris mais je suis sorti de cette agence le cœur remplit de joie et avec la ferme conviction que j’allais pouvoir donner à ma vie une autre dimension, une autre couleur.

 

C’est donc à 34 ans que je commençais à donner aux autres. Car ma mère m’avait appris une chose, une seule et belle chose : « si tu veux aimer et être aimé il faut donner ». Donner aux autres, finalement c’est que j’avais toujours un peu fait, mais de là à en faire mon métier, je n’y avais pas pensé une seule seconde. Ma carte de visite était certainement la plus unique qui soit : rouge, ronde et avec une phrase « Altruiste, et vous ? ».  J’en étais fier. Ma famille et les Gouaches aussi. Là a commencé une autre vie pour moi. La moitié de mon corps était encore blanc, encore pur, encore « normal ». L’autre rouge bien sûr vous l’avez compris. J’ai commencé par du porte à porte, par accoster les gens dans la rue, ou tout simplement j’ai attendu de croiser le regard surpris du premier passant et je parlais de mon travail, de ce que je vendrais, de ce que j’avais à donner, de ce que je voulais offrir, sans condition d’achat, sans contrat, sans forme, sans livraison, sans supplément, sans taxe, sans garantie, sans rien d’autre que ce que j’avais dans le cœur. Alors inutile de préciser que j’ai vu le meilleur comme le pire dans les yeux des gens : la peur, l’enthousiasme, la surprise, la moquerie, l’indifférence. Il y a eu des jours atroces comme des jours de miracle.

 

 

Et il y a surtout eu ce jour, ce premier mardi du mois d’octobre, à 10 heures. J’étais très loin de la salle d’attente qui m’avait horrifié étant petit. Mardi d’octobre, il faisait un froid terrible. Un froid à geler la peau. Un froid à vous faire grelotter sur place. Mais c’était mardi, ce mardi d’octobre à 10 heures. Cela faisait quelques jours que ma partie blanche luttait contre le rouge sans que ni l’une ni l’autre ne gagne. Et là, dans une des nombreuses rafales de vent qu’il y avait par moment, il se posa devant moi une chose unique, une chose vivante. Une chose chaude et attirante. C’était un mardi d’octobre 10 heures. Elle était toute rousse. Et elle aussi avait des tâches, des tâches de rousseur qui lui couvraient tout le visage, le nez, les yeux. Et j’ai découvert bien plus tard, qu’elle en avait partout sur son corps des tâches de rousseur. Une fée rousse. Une fée un mardi d’octobre à 10 heures. Et ce jour là, à cette heure là, j’ai tout arrêté. J’ai arrêté de prétendre tout savoir sur les autres, j’ai arrêté de croire en Dieu, j’ai arrêté de sortir de beaux et merveilleux discours. Et surtout, ma partie rouge a immédiatement embrassé à pleine bouche ma partie blanche. Et c’est à partir de ce jour là, que mon corps tout entier, malgré le froid, est devenu brûlant, rouge de passion, et seule ma tête se garda d’être froide et encore blanche. J’avais certes la raison bien au frais, mais mon cœur, mon corps et tous mes membres étaient rouges de plaisir, rouges de folie et rouges d’amour pour cette fée rousse. Entièrement rousse. Car c’était ça la clé de tout : mon cœur battait, et ce que je vivais il le montrait aux yeux de tous : à chaque bonheur ou à chaque drame je devenais un peu plus rouge. Et en voyant cette petite fée rousse, il s’est laissé submerger par tout l’amour et il s’est arrêté à l’espace vital de ma raison. Cette marque rouge que j’ai eue à ma naissance était le baromètre de mon cœur. Ma tête et ma raison n’ont jamais rivalisé avec lui et sont restées blanches, justes là, quand il faut.

 

En ce mardi d’octobre 10 heures, j’ai enfin tout compris au sens de ma vie et au sens de mes sentiments. J’ai compris qu’il m’avait manqué le plus essentiel : ses yeux dans les miens, sa main dans la mienne et sa bouche contre la mienne. C’était dans ses yeux remplis de paillettes que je me sentais le plus beau. C’était sa main toute chaude qui serrait le mieux la mienne. C’était sa bouche qui sucrait le mieux la mienne. Ce mardi d’octobre à 10 heures, j’ai découvert le plus essentiel. Notre mélange était plus fort qu’une sauce piquante. Notre alliance était plus incroyable qu’un macaron à la rose. Notre union était plus enivrante que le meilleur vin jamais goûté.

 

Je m’appelle Rouge, et je suis tombé amoureux d’une fée Rousse.

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